Tintin au Congo : les nouveaux censeurs reviennent à la charge

Par Alain Léauthier, journaliste à Marianne.
Le CRAN, qui prétend représenter les noirs de France exige l’interdiction de Tintin au Congo. Mais certains radicaux vont encore plus loin....
Ils ont du cran au Cran, le Conseil représentatif des associations noires, la brigade chic et soft de l’assaut communautariste dont on mesure chaque jour la progression. Ils viennent de s’attaquer à un mal longtemps ignoré ou caché, l’incarnation maléfique du mépris du mépris de l’homme noir : Tintin. Ou plus exactement Tintin au Congo, une des meilleures planches de feu Hergé dont on ne peut prétendre qu’elle véhiculerait une vision très subtile des autochtones vivant dans l’ancien Congo devenu Zaire et depuis quelques années République démocratique du Congo. Et pour cause ! Tintin au Congo date de 1931, l’époque où la Belgique entamait une colonisation de fer restée dans les mémoires comme l’une des pires qu’ait connues le continent africain. Hergé s’y fait l’interprète passif des clichés paternalistes et xénophobes alors largement répandus dans les sociétés européennes, notamment celui de l’homme blanc campé en missionnaire désintéressé se dévouant pour sortir les gentils sauvages de leur arriération.
On peut certes regretter que le créateur ne se soit pas élevé contre la pensée dominante alors en cours. Hergé n’était pas un progressiste et pas un artiste contre. Plutôt une éponge fidèle, un observateur hors pair du monde où il vivait. Son œuvre est une photographie incroyablement précise qui capte les mœurs du moment et rend compte « à plat » de leur fond culturel et idéologique. C’est bien dommage, mais son Tintin au Congo ne raconte effectivement pas l’aventure d’un militant anti-raciste du MRAP, de la Licra ou de SOS-Racisme chez les pauvres colonisés du début du siècle…
Le Cran demande l’interdiction de la BD impie ou, après négociation, sa disparition des rayons enfants, histoire de protéger les chères têtes blondes contre une si horrible propagande. C’est déjà chose faite aux Etats-Unis où l’on ne rigole pas avec les lobbys si le business risque d’en souffrir. Le mot « représentatif » a beau figurer dans son sigle, le CRAN ne représente pas grand-chose si ce n’est l’ambition d’une poignée d’individus, portés par la triste mode de la repentance et des revendications mémorielles communautaires. La concurrence est sévère et chacun défend bec et ongles son petit tas de sable, construit sur le ressentiment et le goût de la mise en accusation permanente.
De ce point de vue, le Cran, dirigé par le Bayroutiste Patrick Lozes, a néanmoins son utilité. Par la haine qu’il suscite sur sa « gauche » et son « extrème-gauche », en particulier chez tous les affidés de l’antisémite Dieudonné, qui vient d’être condamné, il permet de débusquer la vraie nature de nombre de ses « concurrents » communautaristes. Ceux-ci lui reprochent aussi de n’avoir aucune réelle assise et de se livrer à une manipulation de la « souffrance noire » afin de mieux en désamorcer la violence légitime (…). Ils jalousent les entrées de Lozes dans les médias et en expliquent sans honte la raison : le Cran s’est rapproché du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives), or c’est bien connu les médias sont aux mains des Juifs, comme Le Pen, aujourd’hui meilleur pote de Dieudonné, l’avait soutenu, il y a longtemps. Les « racialistes » sont de toutes les couleurs et accessoirement de toutes les religions. Leur combat est la défense du Noir, du Blanc, du Chinois, du Flamand, du Musulman, du Catholique, du Vieux ou du Jeune, autant de cibles précieuses pour la publicité et le marché mondialisé. Autant de catégories et d’ethnies qui au grand soulagement des gauches et des droites soi-disant modernes ont remplacé le « peuple ». En apparence ce monde-là est peut-être très coloré, mais il nous glace d’effroi.