images-1          Robert Redeker, un électron libre entravé.

LE MONDE | 04.10.06

Impossible de le rencontrer. Ni même de savoir où il est. Au téléphone, il ne répond qu'exceptionnellement, au gré de ses déplacements et des "zones d'ombre téléphoniques" dont il fait état dans ses courriels. Robert Redeker est sous protection policière, dans un lieu indéterminé, depuis le 21 septembre, soit deux jours après la parution d'un texte de sa main, dans les pages Débats du Figaro. Caché par la police afin d'échapper à l'avalanche de menaces de mort proférées par des groupes islamistes à la suite de cet article intitulé "Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre ?".

Le professeur de philosophie au lycée Pierre-Paul-Riquet à Saint-Orens-de-Gameville, dans la banlieue de Toulouse, a donc cessé d'enseigner. Femme et enfants ont aussi quitté le domicile familial et vivent dispersés, également sous protection policière. "Je ne sais pas où je serai demain. Mais j'ai un ordinateur", a-t-il prévenu. Lui, le bon vivant, l'homme d'échanges, n'est plus relié au monde que par le fil électronique, hormis quelques rares conversations téléphoniques. Lorsque l'on parvient à le joindre, il n'évoque même pas ce texte qui a bouleversé sa vie et celle de ses proches, et dans lequel il a écrit : "Chef de guerre impitoyable, pillard, massacreur de juifs et polygame, tel se révèle Mahomet à travers le Coran." Il revendique "une distance ironique" et assure qu'il n'est qu'un "honnête homme qui croit dur et ferme à la vérité historique de (son) discours".

L'homme a toujours été à la marge. L'est aujourd'hui physiquement. A la fois reconnu - il est membre du comité de rédaction des Temps modernes, la revue fondée en 1945 par Jean-Paul Sartre et dirigée par Claude Lanzmann -, il est également jugé décalé. "Ce n'est pas un séducteur, il veut convaincre. Ses manières ne sont pas policées, explique son ami l'écrivain François George, c'est un voltairien dans un siècle qui ne l'est pas."

Le philosophe André Gluksmann dit l'avoir "toujours lu avec intérêt même s'il ne partage pas toutes ses analyses". Robert Redeker a écrit, dans Le Monde comme dans d'autres quotidiens et revues, de nombreuses contributions iconoclastes sur le révisionnisme, la judéophobie, le sport, la République, la laïcité, l'école, etc. Sans que jamais le lecteur imagine que, derrière la plume, il y avait un drôle d'agrégé, qui avait triplé sa première et passé son baccalauréat à 20 ans en candidat libre parce qu'aucun établissement ne voulait de lui en terminale. L'essayiste a publié un texte autobiographique étonnant, Le Compagnon inattendu, dans Les Temps modernes, en 1996. "Ma formation fut bizarre, sauvage et personnelle", raconte-t-il. S'il a commencé ses études sur le tard, après une scolarité chaotique, c'est en raison d'"un rejet des formes de ce monde". "Ce que je suis devenu, dit-il, n'est qu'un retour à ce que je n'ai pas été, à ce que je n'ai pas eu."

Né au milieu des années 1950 dans une ferme délabrée de l'Ariège, il a vécu une enfance pauvre. Ses parents "vivotaient dans la misère au service de paysans eux-mêmes indigents". Lorsqu'il était enfant, son père et sa mère n'étaient à ses yeux que des paysans du Sud-Ouest de la France. Adolescent, il découvrira qu'ils avaient quitté l'Allemagne au gré des péripéties de l'Histoire. Son père avait fait partie de l'Afrika Korps, et au final ses parents avait choisi de rester sur cette terre française plutôt que de retrouver en Allemagne ce qu'ils avaient été à une autre époque, "des rejetons de petits-bourgeois allemands".

Après le bac, il conjugue petits boulots et "errances" ; il utilise le mot sans plus de détails. Puis il entame des études de philosophie en enchaînant des petits boulots : vendeur de tondeuses à gazon, colleur d'affiches, vendangeur, etc. "Mais je lisais. C'est dans les livres et les textes que j'ai le plus appris." Il lit le soir, ressasse sans fin le matin au cours de longues échappées folles à vélo. A l'époque, il est très actif dans des groupes d'extrême gauche à Toulouse. En 1973, au cours des mobilisations contre la loi Debré (réforme du sursis militaire), il a appris "le bonheur et le malheur d'avoir 18 ans" et découvert ses convictions politiques.

Au début des années 1980, il passe le Capes de philosophie et commence à enseigner. Un "métier ingrat" qu'il a choisi, écrit-il, "par manque d'imagination". Mais il a gardé de ses rencontres avec quelques enseignants de véritables admirations. Au fil du temps, il n'a cessé de déplorer le dévoiement du statut de l'enseignant en "une mission d'animation, voire de garderie". Dans les querelles pédagogiques actuelles, il se situe du côté des tenants de la tradition. En "cet homme réputé conservateur", Raymond Punier, l'un de ses opposants du camp progressiste, salue aujourd'hui "quelqu'un d'attentif, à l'écoute et épris de dialogue".

Le professeur Redeker a toujours occupé une place singulière au sein de la famille enseignante, "une sorte de caste, où l'on vit entre soi avec les mêmes discours, les même valeurs". Jusqu'à l'étouffement. Pour lui, la vie a toujours été ailleurs. Son ancien chef d'établissement au lycée Pierre-Paul-Riquet, Charles Gimenez, le confirme : "Les autres le tenaient à l'écart, en raison d'une jalousie provoquée par sa notoriété et parce que ce qu'il exprimait n'est pas ce qu'on a coutume d'entendre dans les salles de profs." Cela explique, selon lui, la faible mobilisation des enseignants en faveur de leur collègue et les quelques commentaires acerbes parus dans la presse locale.

Un de ses anciens élèves au lycée d'Auch, dans le Gers, évoque "un maître à l'ancienne". Robert Redeker est un enseignant qui bouscule, s'attaque au nombrilisme des élèves, exige beaucoup : "Avec lui, tout est fondé sur le rejet ou l'admiration." Electron libre, "mystique républicain", il se présentait, selon son ancien élève, "comme un enfant trouvé de la République parce que c'est elle qui l'a émancipé".

En 2002, Robert Redeker présidait le comité de soutien à Jean-Pierre Chevènement, candidat du Mouvement des citoyens (MDC) à l'élection présidentielle. Dans la mouvance des intellectuels issus de la gauche radicale attachés à l'idée de République et de laïcité, au nom de la liberté, il a poursuivi sa réflexion sur le thème de l'islam. "C'est un vrai penseur, un homme qui pense seul", dit de lui Claude Lanzmann.

Alain Abellard